Contexte et objectifs

La Guinée, comme la République démocratique du Congo, figure parmi les pays les plus exposés aux maladies zoonotiques émergentes et ré-émergentes — Ebola, Marburg, Mpox, etc. — qui menacent gravement la santé des populations et la stabilité économique. Ces maladies, par nature multifactorielles et transfrontalières, exigent une réponse collective qui dépasse les cloisonnements entre santé humaine, animale et environnementale.

Pour renforcer la participation de l’ensemble des acteurs dans la préparation aux urgences sanitaires (« preparedness »), la Guinée s’est dotée en 2017 d’une plateforme nationale Une Seule Santé, fruit d’un arrêté conjoint des ministères de la Santé, de l’Élevage et de l’Environnement, déployée jusqu’au niveau communautaire. Une avancée politique majeure, mais dont l’opérationnalisation concrète reste confrontée à des défis majeurs : l’insuffisance de communication et de coordination entre les plateformes existantes et le renouvellement fréquent des acteurs ; une faible cartographie des risques d’émergence des maladies infectieuses et de leurs conséquences sur les populations, dont les femmes et les groupes vulnérables.

Face à ce constat, le projet DOPERAUS, soutenu par le CRDI, s’est donné pour objectif général d’appuyer l’opérationnalisation des plateformes One Health (OH) en Guinée et en RDC, en agissant simultanément sur quatre leviers : (i) cartographier les parties prenantes OH et appuyer leur coordination ; (ii) réaliser une analyse des causes et conséquences des maladies infectieuses émergentes sur le genre et les groupes vulnérables ; (iii) renforcer les systèmes de surveillance, d’information et de communication sur les risques ; (iv) soutenir les mécanismes d’investigation pluridisciplinaire.

Le projet est structuré en trois composantes :

Composante 1 : Renforcement de la gouvernance One Health par une analyse environnementale

Composante 2 : Investigation des causes et conséquences des maladies infectieuses émergentes

Composante 3 : Renforcement des mécanismes de surveillance et d’investigation des maladies infectieuses émergentes

Activités et principaux résultats

Composante 1 — Renforcement de la gouvernance OH par une analyse environnementale

Initiatives One Health en Guinée – RDC : une analyse comparative qui pose le constat. Cette étude a comparé les initiatives One Health en Guinée et en RDC. Elle a révélé qu’aucune approche systémique n’y est encore pleinement opérationnelle. En Guinée, un engagement politique fort se traduit par un arrêté conjoint de création de la plateforme nationale One Health entre les différents secteurs clés, mais la collaboration intersectorielle reste insuffisante. En RDC, trois plateformes coexistent sans coordination, révélant un manque de vision globale. Dans les deux pays, le défi commun est de dépasser les cloisonnements institutionnels et disciplinaires pour une véritable opérationnalisation du One Health.

En Guinée, une seconde étude, menée auprès de 160 acteurs nationaux et déconcentrés de la plateforme One Health dans les 8 régions du pays, a permis de mettre en évidence :

Des systèmes socio-écologiques propres à chaque région : la cartographie participative a produit une carte par région et identifié trois facteurs d’émergence des zoonoses : (i) le contexte économique (pauvreté, mobilité des populations, etc.) ; (ii) le déficit de mobilisation des connaissances et de sensibilisation ; (iii) l’insuffisance d’intégration des savoirs traditionnels. Deux déséquilibres transversaux ressortent néanmoins : une forte prédominance masculine parmi les acteurs (60–95 %) et une surreprésentation du secteur de la santé humaine.

Une gouvernance bien structurée mais peu opérationnelle : la plateforme nationale dispose d’une architecture multisectorielle claire (comité de pilotage, comité technique, secrétariat, groupes techniques). Mais les défis prioritaires récurrents demeurent : la tenue de réunions régulières et la création d’une plateforme numérique de partage des données.

Une performance globale faible et hétérogène : en s’appuyant sur l’outil d’Africa CDC, la performance nationale était de 41 %, et aucune région n’atteignait le seuil de 60 %. Le cadre législatif constituait le point fort (77 %), tandis que les ressources matérielles représentaient le point critique (9 %). La structuration institutionnelle l’emportait nettement sur le fonctionnement et la performance réelle, révélant un écart persistant entre l’existant institutionnel et l’action de terrain.

Par ailleurs, l’évaluation menée à l’aide de l’outil NEOH a montré une forte hétérogénéité : la région de N’Zérékoré présente le profil le plus équilibré (indice OHI le plus élevé), tandis que le partage de l’information et l’intégration des nouveaux acteurs demeurent les maillons faibles communs à l’ensemble des régions.

Composante 2 — Investigation des causes et conséquences des maladies infectieuses émergentes sur le genre et les groupes vulnérables

Plusieurs études ont été menées dans les huit régions de Guinée pour explorer les causes et conséquences des maladies infectieuses émergentes (MVE, COVID-19, H5N1, etc.) sur les populations vulnérables (personnes âgées de 60 ans et plus, femmes enceintes et personnes en situation de handicap).

Impact économique des maladies infectieuses émergentes sur les populations vulnérables : plus de deux tiers (68,3 %) des participants ont déclaré avoir subi un impact économique lié aux maladies infectieuses émergentes. Cet impact était significativement plus marqué chez les personnes malades en situation d’emploi, les personnes âgées encore actives, ainsi que celles soumises à des mesures de confinement et de couvre-feu.

Étude de la perception du risque face aux maladies (Ebola et COVID-19) : une étude menée auprès de 472 participants issus de la population générale a exploré la perception du risque face à Ebola et à la COVID-19. Seuls 42 % et 43 % des répondants ont exprimé une bonne perception du risque, respectivement pour Ebola et la COVID-19.

Habitudes de vie et risque d’émergence de zoonoses : sur 901 participants issus de 458 ménages sélectionnés au niveau national, la consommation de viande de brousse a été rapportée chez 24 %, avec d’importantes disparités régionales, allant de 16 % à Conakry à 50 % à N’Zérékoré. Les espèces fréquemment consommées étaient les aulacodes et les antilopes (42,1 % chacune), suivies des primates et des lièvres/lapins (21,0 % chacun). Des données qualitatives complémentaires, recueillies auprès des chasseurs et vendeurs de viande de brousse, ont permis de comprendre l’importance de la prise en compte des dimensions culturelles, sociales et économiques dans les stratégies de prévention des zoonoses.

Fréquence de consommation de la viande de brousse par région

Cartographie des risques de survenue des maladies à potentiel épidémique : ces travaux ont porté sur les arboviroses et la grippe aviaire H5N1 hautement pathogène. Une étude a documenté l’ampleur de la circulation de huit arbovirus en population générale dans les huit régions administratives de Guinée. Elle a révélé que près de 25 % de la population portaient des traces d’exposition aux arbovirus, avec des séroprévalences élevées pour les virus Zika (12 %) et West Nile (12 %), pour lesquels aucune épidémie n’avait été déclarée. Cette étude a également révélé une connaissance insuffisante du personnel médical des structures sanitaires publiques concernant ces infections, soulignant la nécessité de renforcer les capacités et de sensibiliser le personnel médical aux infections à arbovirus.

Par ailleurs, une étude a été consacrée aux travailleurs de la filière avicole, à la suite de l’épizootie de grippe aviaire hautement pathogène de 2022–2023 survenue dans plusieurs préfectures de Guinée. Elle a montré que, malgré une bonne perception des enjeux sanitaires, plus de la moitié (57 %) des travailleurs avaient des lacunes de connaissances sur la grippe aviaire, et 68,4 % avaient des pratiques inadéquates dans l’exploitation des fermes avicoles. Ces résultats plaident pour un renforcement des formations, de la surveillance intégrée et de la collaboration entre les professionnels des secteurs de la santé humaine, animale et environnementale.

Composante 3 — Renforcement des capacités de surveillance et d’investigation des maladies infectieuses émergentes

La troisième composante est consacrée au renforcement des mécanismes de surveillance, d’investigation et de communication sur les risques liés aux maladies infectieuses émergentes.

Appui à la riposte contre la diphtérie et le Mpox : dès les premières alertes de cas suspects de diphtérie et de Mpox en Guinée, le projet a appuyé le système de santé à travers l’acquisition d’intrants de prélèvement et de diagnostic moléculaire au CERFIG. Au 1er juillet 2026, un total de 735 échantillons provenant de l’ensemble du pays avaient été analysés par PCR pour la diphtérie, et 647 échantillons pour le Mpox. Les résultats sont partagés quotidiennement avec les structures du ministère de la Santé, notamment l’Agence nationale de sécurité sanitaire et l’Institut national de santé publique.

Appui à la gestion intégrée des données de surveillance multisectorielles : le projet DOPERAUS a financé l’évaluation des systèmes d’information sanitaire (SIS) des secteurs santé humaine, animale et environnementale en Guinée, conduite par une structure indépendante, à l’aide d’une grille multidimensionnelle (généralités, performance, ressources informatiques, ressources humaines, maintenance, sécurité des données, ressources financières). Les données ont été collectées par triangulation : entretiens sectoriels, revue documentaire et visites de terrain.

L’analyse a montré une forte hétérogénéité du niveau de maturité des SIS entre les secteurs :

Santé humaine : secteur le plus avancé, avec un système largement digitalisé et des mécanismes de contrôle qualité opérationnels.

Santé animale : des outils existent, mais leur utilisation demeure peu standardisée, et l’interopérabilité ainsi que les capacités locales d’exploitation des données restent limitées.

Environnement : retard important, marqué par l’absence de système d’information réellement opérationnel, de reporting régulier et de mécanismes de validation des données.

Au-delà des écarts sectoriels, plusieurs faiblesses transversales ressortent : obsolescence des équipements, vulnérabilité aux coupures d’électricité, absence de procédures de sauvegarde, faible niveau de cybersécurité, déficit de compétences spécialisées et forte dépendance aux financements extérieurs.

Renforcement des capacités des acteurs nationaux

Formation continue des acteurs des plateformes

 Un curriculum de formation en épidémiologie de terrain a été élaboré, spécifiquement adapté aux besoins des plateformes One Health, en collaboration avec le CERFIG, la plateforme nationale One Health, l’ANSS, la Direction nationale des services vétérinaires, la Direction nationale des parcs et aires protégées, ainsi que des partenaires internationaux (OMS, FAO, CRDI, INRB).

 À travers ce curriculum, 24 acteurs des plateformes One Health ont été formés, à travers des enseignements théoriques et des exercices pratiques visant à développer des compétences essentielles en surveillance épidémiologique, investigation des flambées épidémiques, analyse des données, communication des risques et collaboration intersectorielle.

 Cette formation a donné lieu à la production de 24 mémoires de recherche, réalisés en collaboration avec les plateformes One Health concernées, constituant une source de données et de recommandations utiles à l’amélioration des systèmes de surveillance et à la prise de décision au niveau régional.

Formation d’une nouvelle génération de jeunes chercheurs et acteurs de la santé publique

Le projet DOPERAUS a également soutenu la formation doctorale et postdoctorale de jeunes chercheurs de diverses spécialités : cinq thèses de doctorat en épidémiologie, anthropologie et microbiologie ont été soutenues, et cinq post-doctorants (biostatistique, microbiologie et épidémiologie) ont été accueillis et encadrés au CERFIG dans le cadre du projet.

Renforcement des capacités de la biobanque du CERFIG

Le projet a contribué au renforcement des capacités de conservation des échantillons de recherche et de surveillance à travers l’acquisition de congélateurs à -80 °C.

Création et renforcement d’un réseau international d’acteurs de la santé publique

La nature des activités et la durée du projet ont été un atout majeur. Elles ont permis une collaboration étroite et prolongée entre les acteurs nationaux (CERFIG, Plateforme nationale One Health, Santé Plus Organisation) et internationaux (INRB de Kinshasa, Université de Zurich, Université d’Ottawa) autour des enjeux importants de la santé mondiale.

Leçons apprises du projet

La structuration institutionnelle ne suffit pas à l’opérationnalisation : les évaluations menées (gouvernance One Health, systèmes d’information sanitaire) convergent vers un même constat : l’existence de cadres institutionnels et de plateformes ne garantit pas leur fonctionnement effectif. Le renforcement futur doit privilégier l’action de terrain autant que les architectures formelles. Le décloisonnement entre les secteurs de la santé humaine, animale et environnementale demeure la principale piste pour une approche véritablement intégrée.

La nécessité d’une démarche participative et intersectorielle : des ateliers participatifs ont permis la co-construction des connaissances avec les acteurs des trois secteurs (humain, animal, environnemental), depuis l’élaboration du curriculum jusqu’aux formations théoriques et pratiques en épidémiologie de terrain. Ces espaces d’apprentissage collectif et intersectoriel ont favorisé le travail conjoint entre les acteurs, assurant une adhésion durable des parties prenantes nationales.

La réactivité aux urgences repose sur des capacités pré-positionnées : la réponse rapide aux alertes de diphtérie et de Mpox a été possible grâce à des capacités diagnostiques déjà en place au CERFIG. Cela confirme l’intérêt d’investir en amont dans les capacités de laboratoire, plutôt que d’y répondre dans l’urgence.

Un transfert de compétences Nord-Sud au service de l’appropriation locale : la collaboration entre les Universités Gamal Abdel Nasser de Conakry, de Zurich et d’Ottawa a créé un environnement favorable à la réalisation des interventions par les acteurs nationaux. Elle s’illustre notamment par la formation des facilitateurs à la pensée systémique, à la cartographie socio-écologique, ainsi qu’à l’outil NEOH pour l’évaluation des plateformes One Health.

Atelier de cartographie systémique participative

 

Publications liste

  • Bongono EF, Hounmenou CG, Maltais S, Mbaye A, Koniono GL, Bangoura ST, et al. Evaluation of the implementation of the One Health approach in Guinea: Application of the NEOH framework to decentralized One Health platforms. One Health. 1 juin 2026;22:101428. doi:10.1016/j.onehlt.2026.101428
  • Salifou Talassone Bangoura, Alpha-Kabinet Keita, Sidikiba Sidibé, Saidouba Cherif Camara, Maladho Diaby, Kadio Jean-Jacques Olivier Kadio, Abdoul Karim Soumah, Haby Diallo, Alexandre Delamou, Eric Delaporte, Alioune Camara, Michèle Ottmann, Nagham Khanafer, Abdoulaye Touré (2026) Arboviruses circulation in Guinea: Overview and perspectives for public health. PLoS neglected tropical diseases 20: 1. Jan.
  • Salifou Talassone Bangoura et al. Bushmeat consumption in Guinea: implications for public health and one health perspective. PAMJ-One Health. 2025;18:18. [doi: 10.11604/pamj-oh.2025.18.18.48047]
  • Bongono EF, Sidibe S, Hounmenou CG,Mbaye A, Kadio KJJO, Nabé AB, Diaby M, Beavogui FT, Doumbouya MI, Delamou A, Toure A, Camara A and Keita AK (2025) Performance of the One Health platform in zoonotic disease surveillance in Guinea. Front. Public Health 13:1634641. doi: 10.3389/fpubh.2025.1634641
  • Bongono EF, Hounmenou CG, Mbaye A, et al. Challenges and perspectives of the One Health platforms in the Republic of Guinea, eight years after their creation. PAMJ-One Health. 2025;17(12). doi:10.11604/pamj-oh.2025.17.12.46542
  • Diaby M, Bangoura ST, Hounmenou CG, Kadio KJO, Touré AB, Bereté K, Bongono EF, Sidibé S, Delamou A, Camara A, Keita AK, Touré A. Exploratory analysis of poultry workers’ knowledge and practices Regarding highly pathogenic avian influenza in Guinea. PLoS One. 2025 Mar 27;20(3):e0320890. doi:10.1371/journal.pone.0320890. PMID: 40146750; PMCID: PMC11949357.
  • Bangoura ST, Keita A, Diaby M, Sidibé S, Le-Marcis F, Camara SC, et al. Arbovirus Epidemics as Global Health Imperative, Africa, 2023. Emerg Infect Dis. 2025;31(2):1-8. https://doi.org/10.3201/eid3102.240754
  • Bangoura ST, Sidibé S, Kaba L, Mbaye A, Hounmenou CG, Diallo A, Camara SC, Diaby M, Kadio KJO, D’Ortenzio E, Camara A, Vanhems P, Delamou A, Delaporte E, Keita AK, Ottmann M, Touré A, Khanafer N. Seroprevalence of seven arboviruses of public health importance in sub-Saharan Africa: a systematic review and meta-analysis. BMJ Glob Health. 2024 Oct 31;9(10):e016589. doi:10.1136/bmjgh-2024-016589. PMID: 39486798; PMCID: PMC11529691.
  • Bangoura ST, Hounmènou CG, Sidibé S, Camara SC, Mbaye A, Olive MM, Camara A, Delamou A, Keita AK, Delaporte E, Khanafer N, Touré A. Exploratory analysis of the knowledge, attitudes and perceptions of healthcare workers about arboviruses in the context of surveillance in the Republic of Guinea. PLoS Negl Trop Dis. 2023 Dec 4;17(12):e0011814. doi:10.1371/journal.pntd.0011814. Epub ahead of print. PMID: 38048341.